Bonjour à tous
Devant les remarques que j'ai reçues, m'exortant disons, fortement, à donner des nouvelles, je me dois de donner quelques explications sur mon silence radio.
Première chose, je voulais vous montrer de nouvelles photos de la ville, de Wannsee et de l'ambassade, mais ma carte d'appareil m'a honteusement lâchée : elle faisait bugger mon appareil photo, et mon ordinateur ne la reconnaissait pas. C'est un peu gênant, mais j'en ai racheté une nouvelle, dc tt va bien. Deuxième chose : j'ai été occupé entre la travail, les sorties, et une vague flemme de me poser devant mon ordi pour raconter ma vie. Cela fait une très habile transition vers le troisième point : si je n'ai pas donné de nouvelles, c'est aussi que je n'avais rien à dire! Bon, j'exagère un peu. Mais il ne me semble pas absolument passionant pour vous de connaître par le menu le nombre de parties de pétanques auxquelles j'ai joué, le nombre de cuites que j'ai prises et le nombre de réceptions auxquelles j'ai été invité. Il faut également que je vous fasse part d'un événement qui m'a largement perturbé : la maladie de Moufette, la chienne de Rika Zaraï. Je tiens ici à rassurer mon Thibaut préféré : ses jours ne sont plus en danger.
Bref, je n'ai pas donné de nouvelles, faute d'événement cataclysmique, ou au minimum intéressant, qui vaille la peine d'être raconté. Mais je conçois que vous ne puissiez pas vous passer de ma présence, même virtuelle, et je vais servir une fois de plus ma prose enjouée, fine et élégante.
En l'absence de grive, on mange des merles comme dit la sagesse populaire (qui confère souvent au crétinisme le plus absolu, mais en l'occurence, ca se tient). Je vais donc, faute de mieux, vous livrer mon sentiment sur le bouquin qui fait fureur en France en ce moment : Les Bienveillantes, de Jonhatan Littell.
Cet énorme pavé (898 pages), est sorti en France fin août, aux éditions Gallimard. C'est la première oeuvre de Littell, romancier américain, mais écrivant en Français. Cette fiction raconte la vie de Maximilien Aue, officier SS éduqué en France durant son enfance, qui a été aux premières loges des événements marquants de la seconde guerre mondiale, quand les allemands avaient un petit contentieux à régler avec les Juifs : campagne de Russie, Stalingrad, Auschwitz... Aue, docteur en droit et intellectuel du parti, aurait donc été en première ligne de la mise en oeuvre de l'horreur exterminatrice des nazis, mais réussira néanmoins à sauver sa peau et à faire carrière dans une entreprise de manufacture de dentelle Franco-allemande. Le but de cet ouvrage mélangeant fiction et réalité est, vous l'aurez compris, de démontrer ce qu'Hannah Harendt a appelé la "banalité de mul", i.e comment des hommes éduqués, intelligents et fondamentalement humains (ce ne sont pas des monstres insensibles) ont pu en arriver à réaliser le plus grand génocide de l'Histoire? Vaste programme, comme disait l'autre, déjà traité par les philosophes Hannah Arendt la sus-nommée ou Léo Strauss, et surtout par les historiens : Raoul Hilberg (La destruction des juifs d'Europe), Robert Goldhagen (Les bourreaux volontaires de Hitler), Götz Hali... La recherche française s'est surtout portée sur les racines de l'antisémitisme allemand (allez voir Bensoussan ou Taguieff). Bref, un sujet largement traité par les sciences humaines, mais peu, à ma connaissance, par la littérature (les oeuvres allemandes telles que celles de Günter Grass, notamment, sont plus portées sur la réflexion "Que faire avec ce passé?" que "comment avons-nous pu faire ca?" ).
La première salve de compliments est venue du Nouvel Obs (dont le rédacteur en chef, coïncidence, est aussi édité par Gallimard). Le Monde des livres a suivi, avec une critique dithyrambique, annonçant pratiquement le nouveau génie de la littératiure française (un américain!), puis l'enchaînement s'est fait : tt le microcosme intellectuel de l'édition française (à l'exception notable de Libé) s'est senti obligé d'applaudir à ce roman qui "pose une question essentielle : la responsabilité d'un homme, un intellectuel par surcroît, dans la mise en oeuvre du processus génocidaire des nazis lui apparaît-elle comme une normalité -une banalité- ou celui-ci éprouve-t-il des scrupules? En d'autres termes, les nazis ont-ils eu des remords, ce qui, en miroir, pose la question de savoir si l'homme reste Homme une fois qu'il accomplit l'horreur ultime, le meurtre d'un semblable? " (Le monde des livres). Et le reste suit; notamment grâce à un marketing exemplaire (Littell a accordé une semiane d'interviews et est depuis muré dans un mutisme obstiné): 500 000 exemplaires vendus, l'ouvrage a obtenu deux prix littéraires (le Goncourt et le prix de l'académie française si ma mémoire est bonne)...Gallimard est donc content, d'autant plus que 4 éditeurs avaient refusé Les Bienveillantes auparavant. Tout ceci pour vous situer le contexte intellectuello-journalisto-économico littéraire dans lequel s'inscrit ce livre : c'est le grand succès de librairie de ce début d'année, et certains n'hésitent pas à classifier Littell comme un grand spécialiste du nazisme (ce qui est discutable), voire un penseur de la condition humaine et de la relation inter-personnelle, à soi et au monde (ce qui l'est encore plus, Littell n'est ni Malraux, ni Dostoïevski, ni Harendt, ni Lévinas).
Bref, que penser de ce charmant bouquin? Tout d'abord, il faut rendre à César ce qui appartient à Jules: Littell a fait un boulot historique exceptionnel. Il a lu ts les livres importants traitant du sujet, et nous livre donc un excellent aperçu des relations entre les différentes instances bureaucratiques (au sens large) de l'appareil nazi. On a droit aux tensions entre les waffen-ss et la wehrmacht, entre les ministres d'Etat et la SS, entre le bureau du travail (chargé de faire travailler les prisonniers au profit du Reich, y compris les juifs) et les fonctionnaires chargés de "l'Einsatz" (cad l'extermination des juifs)... Bref, cet aspect est irréprochable, d'autant plus que Littell s'amuse manifestement à nous présenter les personnages que nous sommes habitués à voir comme sordides. On a droit ainsi à plusieurs portraits (psychologiques j'entends), d'Eichmann ou de Himmler par exemple. Mais ce procédé tourne vite à la répétition. Par exemple, dans le cas d'Eichmann, Littell passe son temps à nous répéter que ce n'était qu'un bureaucrate, excellent pour le travail de bureau, mais qu'au lieu de déporter des juifs, il aurait tout aussi bien pu compter des boulons dans une menuiserie. Même si la démonstration est classique, ca fait tjs du bien de rappeler que les juifs n'ont pas été éliminés par folie doctrinale, mais pour un pb concret de place (les nazis, qui ne voulaient pas se mélanger à eux, voulaient les déporter à Madagascar. Mais la route maritime était bloquée par les alliés. Une fois l'opération Barbarossa lancée, les allemands pris sur deux fronts n'ont plus eu de "place" pour les parquer comme ils le faisaient, et la shoah a été décidée). Mais cela tourne vite à la répétition et à la démonstration de la démonstration. Finalement, cette description perpétuelle des autres personnages sert peut-être à cacher la principale faiblesse du livre : le vide du personnage principal. Ce pauvre Maximilien Aue ne sert strictement à rien, est creux, et sans personnalité. La seule chose qu'a trouvée Littell pour lui donner un peu d'épaisseur est d'en faire un incestueux (fou amoureux de sa soeur) et qui devient homosexuel par dépit, selon une logique un peu bizarre. En effet, Aue aime sa soeur, ne peut pas la posséder, donc décide de coucher ac des hommes pour comprendre ce qu'elle ressent et être ainsi plus proche d'elle. Bon, ca vaut ce que ca vaut, je ne suis pas personnellement convaincu. Et puis il y a un immense pb historique. Cet intellectuel, ce dignitaire nazi, est tt sauf un allemand! Je m'explique. Littell aime bien citer les mots allemands qu'il a glanés au cours de ses lectures (surtout les grades militaires, ce qui est très pénible : encore un artifice cachant la non-maîtrise de l'allemand par l'auteur). Mias dès que son héros parle, ses seules références intellectuelles sont françaises, et il ne connaît qu'un seul dicton : "kriege ist kriege, und schnaps ist schnaps",, qu'il répète au moins 15 fois!! Pas une seule référence à l'univers intellectuel des nazis, pas une seule fois Nietzsche, Wagner, mais on trouve Rousseau, Proust et Rameau!!! C'est assez déconcertant. Ce personnage est vraiment creux, et il ne supporte absolument pas la comparaison avec un héros Malrussien ou Dosteïvskien par exemple.
Bref, faut-lire ce livre? En tant que lecteur, vous pouvez vous en passer. Ensuite,si vous voulez une vision claire de l'appareil bureaucratique nazi, vous pouvez vous taper l'ouvrage. L'idéal serait de lever ts les passages un tant soit peu personnels, qui ne servent à rien (comme quand Aue raconte ses rêves : à chaque fois ce sont 3 ou 4 pages totalement inutiles), pour ne garder que les moments historiques, vus par les yeux (fictifs) d'un acteur. Car ceux-ci valent vraiment le coup.
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